Les 18-30 ans, tiraillés entre l’envie du grand amour et la peur de s’engager, inventent leurs codes, leurs propres rapports amoureux.

Couple. Nom masculin. Personnes unies par le mariage, liées par un pacs ou vivant en concubinage. La définition du Larousse a vécu. Le mot même, « couple », semble dépassé.

De plus en plus, les 18-30 ans – ou génération Y – s’en affranchissent, inventant de nouvelles formes de relations amoureuses, ni vraiment ensemble ni vraiment pas ensemble. Sérieuses et légères. Romantiques et réalistes. En couple sans être en couple.  Si le grand amour fait encore rêver, la vie à deux donne des sueurs froides.

« Une citation, à mon sens, résume très bien les relations des jeunes aujourd’hui : ‘On veut l’intensité sans le risque.’ C’est impossible », analyse Manon Aunay, coach en développement personnel et professionnel certifiée, reprenant les mots de la philosophe Anne Dufourmantelle. « Echaudés par les relations de leurs parents, la ‘génération divorce’, ils ont aujourd’hui plus de difficultés à s’engager, non pas parce qu’au fond, ils n’en rêvent pas, mais parce qu’ils ont peur, peur de s’enfermer dans une relation, peur de faire le mauvais choix, peur d’échouer, peur de perdre leur liberté, peur de divorcer… Ils désirent une stabilité avec de la passion, une liberté avec une relation, être vraiment aimé sans devoir trop se donner… On exige de l’autre ce qu’on n’est même pas capable de lui donner ! »

Un amour plein de contradictions

Fini, donc, le « ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », bienvenue dans l’ère du « en même temps » amoureux, où l’on veut tout et son contraire, le grand amour sans s’engager, le bonheur sans la frustration, les papillons dans le bide sans l’incertitude. Face à ces contradictions, chacun crée dès lors sa propre configuration amoureuse, monte sa relation à sa propre sauce, loin des codes dictés par les aînés. « Les histoires sont à la fois sérieuses et légères », confirme le sociologue Christophe Giraud, professeur à l’université Paris-Descartes et chercheur au Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis) (1).

« On commence quelque chose avec un partenaire et on ne sait pas comment cela va évoluer. Le modèle du coup de foudre est mis en doute, on ne se dit pas amoureux pendant un certain temps. Cette période peut durer assez longtemps, le temps nécessaire à une expérience commune pour connaître l’autre et connaître ses sentiments », poursuit Christophe Giraud, qualifiant d' »amour réaliste » ces relations d’un nouveau genre. « Avant, c’était très simple : il y avait une sorte d’évidence. Si on était bien, on convertissait l’amour en une histoire, on habitait ensemble, éventuellement on se mariait. Aujourd’hui, c’est plus compliqué. La mise en couple est très réfléchie et très contractuelle , note encore le sociologue. Le contrat peut s’arrêter très vite ou, au contraire, être renouvelé. » On cherche des garanties, des preuves que l’on compte vraiment pour l’autre. Et en même temps, on ne se jure rien, pas de cohabitation, pas de mariage, pas de bébé. Aucune promesse sur le long terme, mais une exclusivité relationnelle et sexuelle. Pas à un paradoxe près, les macronistes de l’amour !

L’émotion plus que le sentiment

« Il y a un vrai désir de se mettre en couple, beaucoup plus que de cumuler les relations », dit Carmen Bramly, 23 ans, écrivain (2). Reste que l’amour est devenu une chose sacrée, et on n’accepte pas de le donner au premier venu. « Ma génération croit en l’amour, mais peut-être de façon désabusée. Nous sommes aussi dans une société qui valorise l’émotion et non pas le sentiment. Il y a un refus de s’engager. Dans mon cercle proche, par exemple, personne n’est en couple, personne n’a vraiment aimé. J’ai aussi déjà entendu des personnes me dire ‘je suis avec cette fille depuis trois ans, mais je ne l’aime pas' », raconte encore Carmen Bramly.

A qui la faute ? Aux parents et grands-parents qui se sont séparés et ont désenchanté le mythe de l’amour toujours ? Aux applis de dating qui poussent à la consommation et enferment dans une infinité de choix et un abîme d’incertitudes ? A une éducation trop tolérante ? Pour la psychanalyste Fabienne Kraemer (3), ces difficultés à s’engager et à gérer les frustrations sont le résultat de l’enfant-roi : « Cela a généré une inaptitude à vivre en couple. On veut éviter la routine, limiter les frustrations, jouir sans entrave. Reste que si elle n’est pas entravée, la jouissance est moins forte ! » Une chose est certaine en tout cas : on veut éviter de prendre des risques. On se barde alors d’assurances. « Le couple est vu comme une entreprise à gérer », constate Paul Douard, 29 ans, chroniqueur sur le site Vice« Les cases doivent être remplies. Il n’y a plus de place pour le doute. D’ailleurs, aujourd’hui, quand quelqu’un me décrit la personne qu’il a rencontrée, j’entends parler de critères plus que de sentiments. »

La sécurité avant le romanesque dans le couple

A l’heure de la start-up nation, les partenaires se muent en DRH et la relation, en contrat de chantier. « Les moins de 35 ans sont précaires ou bien ne savent pas où ils vont. Le couple n’a pas échappé à ça : il faut donc le sécuriser , dit Paul Douard. On cherche alors une personne avec qui ça ne se passera jamais mal. Ça ne sera jamais fou non plus, mais c’est rassurant. Combien de couples sont ensemble depuis dix ans, ne font plus l’amour, mais sont juste bien ? Un peu comme quand on reste cinquante ans dans la même boîte parce que c’est rassurant. Un de mes amis m’a dit avoir choisi une personne qui le rassurait plutôt qu’une histoire un peu folle mais risquée. ‘J’ai fait le choix de la sécurité’, m’a-t-il confié. Aujourd’hui, c’est ça qui est recherché, une entente. Le partenaire amoureux devient un mix entre le coloc et le meilleur ami. On devient des potes de rando. »

Pour le romanesque, il faudra repasser ! La génération Y est-elle pour autant plus malheureuse, moins satisfaite que ses aînées ? Pas sûr. « Peut-être est-elle plus optimiste qu’heureuse », tente Carmen Bramly. « L’ amour n’est pas mort !, rassure Manon Aunay.

Il se manifeste juste sous des formes différentes. Des ‘vrais couples’, il en existe bel et bien, des personnes prêtes à s’engager, à faire un bout de chemin, à vivre ensemble et à fonder une famille. C’est encore un souhait de nombreux jeunes qui se l’autoriseront peut-être plus tard ou qui malgré l’évolution de la société, font le pas, osent se livrer, osent faire confiance et osent s’aimer. »