Changer de métier apparaît aujourd’hui pour de nombreux salariés comme une nécessité.Le plus souvent pour exercer un métier qui fera davantage sens que celui qu’ils exercent actuellement, explique Béatrice Moulin, cofondatrice de Switch Collective, une entreprise spécialisée dans la reconversion professionnelle.

Quand on parle de changement de vie, on pense à d’anciens salariés qui ont tout plaqué pour monter des chambres d’hôte ou se sont expatriés dans un pays exotique. La simple évocation de ces projets suscite en général curiosité et envie tout comme ces personnes capables d’endosser plusieurs métiers, sans plan de carrière prédéfini, mais en fonction de leurs seules aspirations. Dans nos sociétés où il est valorisé d’exercer un emploi passion et où le changement est envisagé comme un facteur de réussite pro et perso, il est normal que les individus expriment ce besoin de renouveau. Selon un sondage paru en 2017, 92 % des personnes interrogées déclarent ainsi avoir déjà songé à une reconversion professionnelle. Toutefois, seulement 28 % d’entre elles ont franchi le cap, les autres étant bloquées par la peur de se planter ou de regretter leur choix. Mais aussi parce qu’elles ne savent pas toujours ce que leur envie de changement veut dire.

Ce phénomène n’est plus limité aux catégories moyennes ou supérieures mais touche toutes les catégories socio-professionnelles et arrive à n’importe quel âge. Les plus jeunes changent de branche quelques années après leur sortie d’études quand les seniors mettent à profit leur expérience pour créer leur entreprise. Ce n’est pas alors un bouleversement total mais plutôt un ajustement de carrière. Un changement dans la continuité qui permet de redonner du sens à son emploi et à sa vie, estime Béatrice Moulin, cofondatrice de la startup Switch Collective, spécialiste de la reconversion professionnelle. Entretien.

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Comment expliquer que tant de Français déclarent vouloir changer d’emploi ?

D’abord un constat : 91 % des salariés français, quel que soit leur âge, leur métier ou leur secteur, se disent désengagés professionnellement. Ce qui veut dire que la majorité des actifs ne se reconnaissent plus dans le modèle de travail hérité de l’ère industrielle. Depuis une quarantaine d’années, on est passé dans une société où l’on se définit par le travail quand nos grands-parents se définissaient davantage par leurs origines, leurs racines. Aujourd’hui, 70 % des Français estiment que le travail est une des valeurs les plus importantes. Et, c’est précisément parce qu’on se définit par son métier, que l’on souhaite qu’il nous corresponde vraiment. De plus, avec le digital, les modes de travail ont complètement évolué : il est désormais possible avec un ordinateur et une connexion internet de travailler depuis n’importe où. Les salariés veulent donc davantage de liberté et d’autonomie. Enfin, avec l’arrivée massive des robots, on sait que les postes d’aujourd’hui vont disparaître et qu’il faudra se former tout au long de sa vie pour rester en emploi. Le contexte oblige à se poser la question du changement. Dans tous les cas, ce qui ressort des entretiens que nous menons, c’est l’envie de construire une trajectoire professionnelle qui donne du sens, stimule, ait un impact positif et permette d’être autonome.

Un métier qui a du sens, ça veut dire quoi ?

Un chercheur américain a réalisé une étude auprès d’un panel de salariés, allant du balayeur au cadre dirigeant, pour comprendre cette notion. Sa conclusion : ce n’est pas le métier qui donne du sens mais l’histoire que l’on construit autour. C’est être au bon endroit au bon moment. Dan Pink, un conseiller en carrière, s’est lui intéressé aux sources de motivation des salariés. Contrairement à ce qu’il est encore parfois envisagé, le modèle de la carotte et du bâton ne fonctionne pas. Selon lui, ce qui motive les salariés repose sur trois piliers. Le « purpose », ce qui a du sens  pour et selon moi, le « mastery », c’est là où je me sens bon, et « l’autonomy »,  soit la possibilité de gérer mon projet selon mes envies. Une fois que tout cela a été défini, il est beaucoup plus facile d’orienter sa carrière.

Quels métiers veulent exercer les personnes qui font appel à vous ?

Elles ont rarement une idée précise, en revanche elles savent qu’elles sont arrivées à la fin d’un cycle. Elles veulent changer mais ne savent pas comment procéder. C’est l’objet de notre programme : les aider à trouver du sens pour construire leur prochain cycle.

Toutes se dirigent-elles vers des métiers manuels comme on l’imagine souvent ?

Les « switch » radicaux comme on les appelle sont un épiphénomène sur lequel les médias aiment braquer leurs projecteurs. Mais les changements sont beaucoup plus subtils que cela. Ce que les gens veulent c’est souvent de se retrouver, à la fois dans un métier, dans un environnement et dans un projet. Parfois, ils s’aperçoivent que l’entreprise où ils sont est la bonne mais qu’il faut faire évoluer leur métier, d’autres fois, c’est l’environnement qu’il faut changer et ils exercent alors le même métier comme freelance. D’autres fois, l’entreprise et le métier plaisent mais ça ne suffit plus, il faut alors se former à de nouvelles compétences pour être stimulé. Cela peut se faire dans le cadre de l’entreprise, ou à l’extérieur en prenant, par exemple, des cours de code même si ce n’est pas utile au travail. Certaines personnes expriment ainsi le besoin de rééquilibrer leur vie perso et de se dégager du temps pour elles. Il faut comprendre ce qui nous fait vibrer pour construire la prochaine étape. Quand une personne vient nous voir en disant : « Je veux devenir boulanger », on leur conseille de prendre leur temps, de tester le métier et de s’assurer qu’il correspond bien à leurs attentes.

Existe-t-il un profil type de « switchers » ?

Non, il y a autant d’exemples de « switch » que de personnes passées par le programme. Cela va de l’avocat qui lance sa boîte de styliste, au développeur qui se lance en freelance en passant par le salarié qui, voyant une opportunité de business dans son entreprise, devient intrapreneur. Parfois, c’est le fait de changer de région et de quitter Paris pour Bordeaux ou l’étranger. De même, certains vont changer de vie juste après le stage, d’autres vont mettre un ou deux ans…