A lire ici: http://www.slate.fr/story/168101/culture-bande-dessinee-penis-de-table-cookie-kalkair-sexualite-masculine

On entend beaucoup les hommes, mais rarement pour évoquer leur vie sexuelle. Une bande dessinée signée Cookie Kalkair entreprend de les faire asseoir autour d’une table pour se mettre (enfin) à nu.

Mère d’un petit garçon, je me demande souvent comment aborder, aujourd’hui ou plus tard, tout ce qui a trait aux masculinités, à son corps et à sa sexualité future. En prenant un peu plus le temps d’y réfléchir, j’ai réalisé que ces questions étaient simplement éludées par la plupart des parents, et des pères en particulier: on ne parle pas de ces choses-là. Pour gagner son badge de bon parent moderne, on colle éventuellement dans les mains de son fils une boîte de préservatifs à l’adolescence, mais c’est tout.

On ne discute pas de masturbation, d’éjaculation, de respect de sa ou son partenaire, de consentement, de performances et de pratiques. On laisse les jeunes garçons imaginer que les pénis font tous la taille imposante de ceux des acteurs porno, avec lesquels ils feront invariablement leur éducation. Ils imagineront que les hommes bandent toujours comme des taureaux, et qu’il convient d’éjaculer beaucoup pour bien faire le travail.

Malheureusement pour eux, ces images biaisées leur donneront peut-être des complexes et ils n’envisageront la sexualité que sous un prisme particulier, loin des réalités.

Omerta

C’est une question que j’ai souvent posée à mes conjoints successifs: comment ils ont appréhendé leur corps et leur masculinité à l’âge adulte. J’ai toujours essayé de savoir s’ils en avaient parlé à leur père ou à leurs amis. Après quelques blagues sur le jeu de la biscotte, j’ai découvert que la vérité était toute simple: ils n’en parlaient simplement jamais.

Un souvenir m’est revenu: celui du goûter d’anniversaire d’une amie. Je devais avoir 12 ou 13 ans, et la fête s’est terminée par le visionnage d’un film pornographique. Les garçons sortaient à tour de rôle de la pièce, pour aller aux toilettes. Encore une fois, pas un mot n’avait été échangé. Chacun faisait son truc dans son coin –vraisemblablement la même chose que le précédent et que le suivant– mais en parler aurait semblé obscène.

Dans l’émission «Dans le genre de» diffusée sur Radio Nova en octobre 2016, Virginie Despentes s’insurgeait de ce silence dans lequel se murent les hommes concernant leur masculinité et ses problématiques: «Moi, j’ai l’impression que les mecs sont vachement lents sur des trucs extrêmement simples: ils sont extrêmement lents à porter des jupes, extrêmement lents à se maquiller […]. Je les trouve extrêmement lents à s’emparer de sujets qui les concernent directement et qui pourraient les concerner exclusivement, comme le viol. Je trouve les mecs extrêmement lents à s’emparer de la question de la masculinité […]. À chaque fois qu’un mec viole, ça les concerne tous, au sens où c’est leur virilité qui s’assoit là-dessus. Quand ils se trimbalent en ville en maîtres du monde, c’est sur le travail des violeurs qu’il s’appuient.»

Sexualités plurielles

Cet automne, le dessinateur Cookie Kalkair sort la bande dessinée Pénis de table, basée sur un concept simple: faire parler les hommes. Lui et ses amis, dont les orientations sexuelles sont aussi variées que les parcours de vie, échangent autour d’une table sur la masturbation, les pratiques, les fantasmes, la taille du pénis ou les soucis d’érection –souvent pour la première fois. Cela paraît simple, et pourtant, ce n’est pas si évident.

Ce travail sur la libération de la parole a véritablement changé les choses pour son auteur: «Clairement, cela m’a fait me poser autant de questions sur ma propre sexualité que j’en ai posé aux participants. Ça a également ouvert l’esprit sur certaines préférences et certaines pratiques que je trouvais moi-même un peu “bizarres” au départ. Mon plus grand apprentissage de ce projet, c’est de réaliser qu’il n’y a pas de sexualité “normale” –et aucune raison d’en chercher une. Il y a autant de sexualités qu’il y a d’individus. Que l’on aime faire ça seul, à plusieurs, sans les mains, sur les côtés, par derrière, tout doucement ou sur une scène devant 500 personnes, ce sont juste les préférences de chacun. Tant que cela vous épanouit physiquement et émotionnellement et qu’il en est de même pour vos partenaires, tout va bien!»

«Il faut que les hommes acceptent et réapprennent à parler d’eux-mêmes. Qu’ils chamboulent les stéréotypes du mâle alpha qu’ils ont eux-mêmes érigé.»

Cookie Kalkair, dessinateur

Ayant lui-même décidé d’adopter une attitude active par rapport à la question, Cookie Kalkair pense que c’est bien aux hommes de décider d’opposer le dialogue au silence dans lequel ils se sont réfugiés depuis des décennies: «À l’inverse des femmes, dont la sexualité a été –et est encore dans beaucoup de pays– censurée et enterrée par une société patriarcale écrasante, le silence dans lequel les hommes se sont enfermés n’est que leur propre responsabilité. La solution doit venir de là: il faut que les hommes acceptent et réapprennent à parler d’eux-mêmes. Qu’ils chamboulent les stéréotypes du mâle alpha qu’ils ont eux-mêmes érigé. Et qu’ils élèvent leur fils et leurs filles dans ce même changement.»

Effet «sextoy»

Malheureusement, le chemin à parcourir semble encore long, puisque l’auteur a constaté que sa bande dessinée était principalement achetée par des femmes pour leurs compagnons: «Depuis la sortie du livre, je me rend compte qu’il a un petit effet “sextoy”. Quand j’organise des rencontres ou des signatures, ce sont des femmes qui viennent et qui me disent de signer le livre pour leur copain ou leur mari. Beaucoup m’écrivent aussi pour me raconter “ce que leur mec en a pensé”. C’est cool. Mais cela renforce la sensation que les hommes n’osent pas –comme pour les sextoys. La plupart sont ok, mais envoient leur copine l’acheter.»

J’ai été convaincue par son propos, touchée par les hommes qui avaient trouvé le courage de s’exprimer –comme je le suis toujours quand c’est le cas, quel que soit le contexte. Et si je n’ai pas appris grand chose personnellement, étant déjà largement abreuvée d’informations, je pense qu’il ouvre une porte positivement réjouissante pour l’avenir.

Parce que je voulais une confirmation, j’ai demandé à Cookie Kalkair s’il se définissait comme féministe, et c’est avec ces mots qu’il m’a répondu: «J’adore la citation de Groucho Marx: “Les hommes sont des femmes comme les autres.” C’est vraiment l’une des conclusions du projet et du livre. Que les rôles usés du féminin et du masculin sont en train de changer, et tant mieux. Que le féminisme aide beaucoup à transformer notre société et à rétablir une égalité entre les genres. Il y a encore beaucoup de boulot et d’efforts à faire pour que cela soit partagé partout dans le monde, mais au moins, on va dans la bonne direction en ouvrant le dialogue et en secouant les clichés.» Amen.