Depuis sept ans, le compte Twitter officiel de la Suède était confié chaque semaine à un habitant ou une habitante du pays. Une expérience qui a pris fin dimanche 30 septembre. Retour sur ce projet de démocratie numérique inédit en compagnie de ses principaux acteurs.

« Hej då ». Dimanche 30 septembre, les Suédois Mattias Axelsson et Jack Werner ont dit « au revoir » aux près de 150 000 abonnés du compte Twitter @sweden. Chaque semaine depuis sept ans, ce compte officiel était confié à un habitant ou une habitante de la Suède, ayant carte blanche sur le réseau social.

« Je pense que c’est très suédois de vouloir être perçu comme un pays ouvert »

« La seule chose que je ne pouvais pas faire était de promouvoir ce que je produisais… et bien sûr d’enfreindre la loi suédoise », explique Jack Werner. Cet ex-blogueur, désormais journaliste, a été le premier à tweeter sur ce compte en décembre 2011. Pour le dernier tweet, lui et Mattias Axelsson, qui a clôt le compte, se sont donnés rendez-vous pour une vidéo d’adieu : « Beaucoup d’abonnés étaient tristes que le projet se termine. »

Ce compte avait été créé dans le cadre d’un projet intitulé « Curators of Sweden » (« Curateurs de Suède »). Il avait pour objectif de « prouver, en pratique, que la Suède est un pays ouvert et démocratique », résume l’Institut Suédois, agence gouvernementale chargée de la communication de la Suède. « Chaque nation est dépendante de son image à l’étranger, explique Anna Rudels, directrice de la digitalisation et de la communication de l’Institut Suédois. Je pense que c’est très suédois de vouloir être perçu comme un pays ouvert. »

 

En tout, 356 curateurs se sont succédés, tous recommandés de manière anonyme par d’autres personnes. « Nous avions un comité chargé de choisir des profils divers », explique Anna Rudels. Près de 200 000 tweets ont été postés. Parmi eux, « seulement sept ont été supprimés », dont trois pour des raisons de droit d’auteur, affirme-t-elle. « Les autres ont été supprimés par les curateurs eux-mêmes » pour diverses raisons. La plupart du temps, les Suédois et Suédoises en charge du compte ont profité de l’énorme exposition offerte par celui-ci pour parler de leur pays d’un point de vue personnel, ou tester les limites de l’humour.

De « Masturbating Swede » à #LastNightinSweden

Jack Werner était âgé de 22 ans lorsque le compte lui a été confié. À cet âge-là, « on pense qu’on a raison sur tout. » Avec le recul, il considère que c’est en partie parce que son compte Twitter était « très arrogant » que l’Institut suédois l’a choisi pour inaugurer le projet. Après un premier tweet très sobre – « Donc je crois que c’est moi qui commence ce compte ! » – Jack s’est montré plus ambitieux. À un utilisateur américain lui demandant comment survivre aux hivers suédois, il répond le 16 décembre 2011 : « Je bois beaucoup de café, je m’éclaire avec l’écran de mon ordinateur et je vois mes amis. Oh, et tu sais, la masturbation. » Sa réponse inédite attire une attention internationale sur le tout nouveau compte. Plusieurs médias américains y dédient des articles, jusqu’au New York Times, qui surnommera Jack « The Masturbating Swede » (« Le Suédois masturbateur »). Mission de communication accomplie pour l’Institut suédois.

Dès lors se succèdent des curateurs et curatrices aux tweets plus ou moins provocants. Parmi eux : Max Karlsson. Cet assistant juridique originaire de Stockholm a directement interpellé Donald Trump avec le hashtag #LastNightInSweden. Une réponse au président des États-Unis, qui avait insinué que la Suède avait été la cible d’une attaque terroriste le 19 février 2017, en conséquence de sa politique d’accueil de réfugiés.

« La semaine précédente, j’avais préparé tous mes tweets, tous les sujets que j’allais aborder, raconte Max. La remarque de Donald Trump a tout changé. » Il décide de passer la semaine à tweeter un ensemble de données résumant la situation économique et sociale de la Suède. « J’ai pensé que c’était une opportunité unique pour moi, et pour n’importe qui, de fact-checker la personne la plus influente du monde. »

Max décide de mettre les notifications du compte Twitter en sourdine : « J’avais des milliers de réponses sur chaque tweet et plein de messages privés. » Quelques insultes ou menaces, mais « 99 % des interactions » étaient positives. « Je suis un homme blanc et je suis suédois, c’est une position très privilégiée, explique-t-il. Je pense que si quelqu’un avait fait la même chose au même moment mais qu’il n’avait pas été Suédois ou blanc, il ou elle aurait eu beaucoup plus de messages haineux. »

« Je n’étais pas du tout préparée à toute la quantité de haine »

Curatrice du compte en septembre 2017, Sara Persson a fini la semaine au bord du burn-out. « Je n’étais pas du tout préparée à toute la quantité de haine. » Certains utilisateurs l’ont même menacée sur son propre compte Twitter après un message sarcastique affirmant que les Suédois et les Suédoises « avaient plus confiance dans l’État que dans leur famille ».

« J’ai contacté l’Institut suédois et je leur en ai parlé, mais ils m’ont juste répondu que Twitter était comme ça parfois, et qu’ils pouvaient appeler la police si je voulais. » Malheureusement, Sara avait déjà supprimé les messages et n’avait plus aucune preuve. « J’ai eu l’impression qu’ils étaient au courant de ces problèmes, et qu’ils auraient pu me prévenir. »

Et pour cause, quelques mois auparavant, une curatrice avait été confrontée au même problème : elle avait répondu aux insultes et aux menaces en bloquant 14 000 utilisateurs du réseau social. La liste des comptes bloqués comprenait des membres du Parlement et l’ambassadeur israélien en Suède : de quoi provoquer une polémique exceptionnelle dans ce pays traditionnellement consensuel. L’Institut suédois a finalement débloqué les comptes concernés et promis de faire des efforts dans sa gestion de la haine en ligne.

« Beaucoup de curateurs et curatrices ont eu des commentaires négatifs et nous étions là pour les soutenir de la manière qu’ils souhaitaient, nous assure Anna Rudels. Mais la plupart ont vécu une expérience positive. » Sara confirme ces propos : elle garde malgré tout un bon souvenir du fait d’avoir été aux manettes du compte officiel de la Suède, et se réjouit qu’une telle initiative ait été reprise par d’autres pays comme l’Irlande ou la Finlande.

L’essentiel ? Éviter de considérer Twitter comme « le centre du monde »

L’essentiel, prévient-elle, est d’éviter de considérer que Twitter, où sont présents une majorité de journalistes et de personnalités politiques, est « le centre du monde ». Dans les faits, très peu de Suédois connaissaient l’existence du projet : « Il ne faut pas réduire la Suède à ce compte », affirme Jack Werner. « Il faut être conscient que c’était un outil de communication. »

Un objectif assumé par Anna Rudels. « Nous avons réalisé que la plupart de nos abonnés étaient américains, britanniques et suédois. Nous voulons avoir une portée plus grande. » Aujourd’hui, l’organisation réfléchit à un nouveau projet, davantage porté sur le contenu vidéo. Le principe restera le même : laisser la parole aux Suédoises et aux Suédois.