Vous êtes sur une plage magnifique. La mer est bleu turquoise, elle scintille sous les rayons blancs du soleil du matin. Une myriade de clignotements argentés, dont le rythme ondulant est une musique pour les yeux. Vous vous laissez bercer par ce rythme, et par le clapotis régulier des vagues. Le regard plonge au loin, dans la ligne d’horizon plus foncée. Il s’élargit, comme si votre champ de vision était plus vaste. Votre cœur s’ouvre. Vous ressentez un grand bien-être, sous ces rayons qui vous réchauffent. Quand à côté de vous, une personne se prenant en selfie attire votre regard et vous tire hors de votre expérience contemplative.

Jusqu’alors, vous aviez intégré les conversations, les bruits, les mouvements des grappes de touristes qui comme vous profitaient de la plage, mais là, brutalement, cette image de l’image détruit votre connexion avec ce lieu. Elle vous renvoie à vous-même, à votre corps, à votre téléphone que vous aviez pu oublier un instant. Le moment est brisé, la délicieuse absorption du soi dans le paysage s’est évanouie.

L’expérience que je viens de décrire, je l’ai vécue des dizaines de fois cet été. Impossible d’aller dans un endroit un peu touristique sans voir des grappes de touristes se mettant en scène pour des photos prêtes à “instagramer”. Souvent, trop souvent, cette vision de la mise en scène avait pour effet de détruire une partie de mon bonheur en m’extrayant de ma contemplation. Au fur et à mesure du voyage, ce sentiment, quand il se reproduisait, me déprimait de plus en plus.

Capacité à se laisser absorber

Le comble a été atteint au moment où, pile-poil quand j’étais en train de me faire ces réflexions, une personne m’a demandé «de la prendre en photo pour Instagram». C’était la pire chose à me dire à cet instant. J’ai vraiment eu l’impression sur le moment que je n’étais décidément pas faite pour ce siècle, et qu’il allait falloir que je m’exile à une autre époque. Ou que j’arrête les endroits touristiques (ce qui est certes plus simple à faire, je vous l’accorde).

Et si cela me déprime, ce n’est pas seulement pour moi, mais parce que je pressens tout ce que cela pourrait, je crois, impliquer pour l’évolution de l’humanité (oui, rien que ça). Et cela, bien sûr, dépasse Instagram, les selfies et les vacances en toute tranquillité, pour toucher plus largement à notre capacité à nous laisser absorber par une expérience quelconque, à l’ère de la vie connectée.

S’oublier soi-même, chasser le flux des pensées et des multiples choses de la vie pratique procure un grand bien-être. Toute personne qui a fait un peu de yoga ou de méditation le sent, le sait confusément. Quel bonheur de se plonger dans la lecture, et de n’en relever la tête que plusieurs heures après, comme déphasée par cette plongée en apnée. Lire jusqu’à en oublier totalement la notion de l’heure, l’endroit, tant l’esprit est absorbé dans d’autres contrées. La contemplation rend profondément heureux et heureuse.

Instagram compresse l’expérience esthétique

«La contemplation, dans toute la tradition aristotélicienne et platonicienne, est une activité totalement intellectuelle et intérieure, décrypte Anne-Lise Worms, maître de conférences à l’Université de Rouen et spécialiste du philosophe. C’est l’activité où l’âme est seule avec elle-même, où elle est pur esprit. C’est ce qu’on peut ressentir devant la mer, ou quand on est devant une musique: on s’abstrait alors de toutes les réalités extérieures.» La véritable contemplation «ne peut pas se partager, c’est vraiment une expérience individuelle», estime Anne-Lise Worms.

«Celui qui voit doit s’être rendu apparenté et semblable à ce qui est vu, pour parvenir à la contemplation. Assurément, jamais l’oeil ne verrait le soleil sans être devenu de la même nature que le soleil, et l’âme ne pourrait voir le beau, sans être devenue belle», écrit(1) le philosophe Plotin (IIIè siècle après Jésus-Christ). Mais comment faire corps avec le soleil ou la beauté, si l’on est à chaque fois tirée hors de soi? Ou si l’on a pris le pli, par mimétisme, de partager immédiatement tout ce que l’on vit?

«Si je passe à côté d’une table, je ne vais pas m’arrêter. Mais si je passe à côté d’une table constituée de roses, je vais être saisi, je vais regarder. Et ensuite je vais y réfléchir. Puis faire la synthèse de ces deux choses: expérience et réflexion. Et il y a expérience esthétique à partir du moment où elle a impacté notre temporalité, dans ces trois temps. Mais Instagram compresse ces trois temps, par le biais d’une tentation narcissique où le sujet refuse de suspendre sa présence, son ego. C’est cette générosité dans l’acte esthétique qui a disparu dans Instagram», complète Igor Galligo, chercheur en esthétique à l’EHESS et en théorie critique des médias à l’IXDM, en Suisse, qui parle d’une «crise de l’expérience esthétique».

«Notre époque n’est pas du tout propice à la contemplation. On se détourne de cette activité silencieuse, purement réfléchie, de ce regard détaché des contingences matérielles, où la pensée flotte, regrette la philosophe spécialiste de Plotin. C’est une forme de catastrophe, la plupart des gens n’arrivent plus du tout à rester seuls avec eux-mêmes. Et il n’est pas besoin de faire de la philo: on a tous une vie intérieure, et on y prête de moins en moins attention.»

Restaurants «instagrammables» aux couleurs attrayantes

On peut se demander si on ne passe pas désormais à côté de l’essentiel: la chose contemplée. Ou la chose mangée, la nourriture étant une autre forme d’expérience qui peut elle aussi vous absorber pleinement. C’est ce qu’expliquait récemment un article de Gurvan Kristanadjaja, dans Libération«On choisit de moins en moins un restaurant pour ce qu’on a dans l’assiette, de plus en plus pour son esthétique». Mettre en scène chaque instant de sa vie a pris pour certains et certaines une telle importance, qu’ils et elles se pressent en masse dans des restaurants «instagrammables» aux couleurs attrayantes. Ces restaurants eux-mêmes ont compris que l’enjeu s’était déplacé, et s’occupent moins de la qualité de leurs assiettes que du décor ambiant. «Je reçois parfois des messages de personnes qui me demandent des conseils pour lancer leur restaurant. Ils me parlent d’abord de leur communication avant de me décrire les plats qu’ils ont prévu à la carte», raconte dans ce même article Cathy Closier, qui a fondé le restaurant Season, dans le IIIe arrondissement de Paris.

Autre exemple: dans certains concerts, on voit désormais de plus en plus de gens quasi constamment le bras en l’air, et au bout du bras, évidemment… un téléphone. Pourquoi ne pas regarder directement ce concert après coup en vidéo, sur une des nombreuses plateformes qui le retransmettront, plutôt que de se gâcher une expérience unique et éphémère en la captant?

Idem au musée. «Une amie est allée au Louvre récemment pour voir la Joconde, elle était surprise parce que tout le monde tournait le dos au tableau (pour se prendre en photo, ndlr). Il y a cinq ou six ans, personne ne tournait le dos à la Joconde», observe le chercheur Francis Eustache, spécialiste de neuropsychologie et directeur d’unité Inserm. «Tout est spectacle, donc il n’y a plus d’authenticité. On disait ça déjà dans les années 1960, avec Guy Debord, mais le spectacle continue d’être partout», explique Yves Citton, professeur de littérature française à l’université Stendhal à Grenoble, qui a publié Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014).

Je ne parle pas ici de celles et ceux qui ont hissé la photo ou la vidéo sur mobile au rang d’art. Un de mes anciens professeurs, Richard Koci Hernandez, est passé maître en la matière. Vous pouvez admirer ses photos sur Instagram, et pour cela, cette application est un joyau. Parce qu’elle a rendu accessible au plus grand nombre ses créations poétiques, comme celles de nombreux autres photographes, activistes, poètes et poétesses, et autres folles-dingues, sans lesquelles la vie manquerait vraiment de sel. Mais les productions des apprentis photographes de vacances n’apportent rien de révolutionnaire, en usant souvent de grosses ficelles (le compte insta_repeat s’en moque avec délice…) .

Elles sont certes plutôt jolies, et il est formidable de voir que tant de gens s’intéressent à la photographie, mais il est désolant aussi que cela doive nous en coûter un peu voire la totalité de notre expérience contemplative.

Qu’est-ce qu’on perd?

Je vois tout de suite certains et certaines s’écrier: «Mais Madame, ce n’est peut-être pas votre plaisir, mais c’est peut-être celui des autres!». Certes, l’expérience contemplative ne manque peut-être pas à tout le monde, et il serait bien dictatorial de vouloir imposer un modèle unique de bonheur. Sauf que la très forte présence des caméras de smartphones partout a des conséquences sur nos facultés créatives, et peut-être même sur notre intelligence.

Car celles-ci sont immédiatement reliées à ce qu’on appelle le réseau du «mode par défaut», explique Francis Eustache, qui a dirigé un ouvrage collectif paru à la rentrée 2018 intitulé La Mémoire au futur (Éditions Le Pommier): «Les choses vont très vite, donc en tant que scientifique on est gênés car on manque de données, d’études qui suivent des cohortes de personnes. C’est difficile d’avoir des groupes de contrôle car on est tous envahis par ces mémoires externes numériques. Mais on sait qu’on fait de moins en moins fonctionner ce qu’on appelle le réseau du “mode par défaut”, quand on part dans ses pensées. Et c’est le réseau qui sous-tend notre voyage dans les fantasmagories, et qui nous permet aussi de synthétiser nos connaissances, nos expériences vécues.»

D’autres penseurs vont plus loin, affirmant que c’est notre intelligence elle-même qui pourrait se voir ratatinée par ces interruptions permanentes. C’est la thèse de Nicholas Carr, dans un article publié en juin 2008 dans la revue The Atlantic«Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation, et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas. Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte.»(2)

Le poison et le remède

A l’heure où les destructeurs d’attention gagnent du terrain, on trouve cependant de plus en plus de résistants, attirés par la méditation, le yoga, la déconnexion ou le «digital detox», le «slow management», la «slow food», ou même le «slow sex». Certains et certaines artistes en ont fait leur champ d’exploration, au sein de ce qu’on appelle les «arts de la présence». Igor Galligo, le chercheur interviewé plus haut, a mis par exemple en scène un dispositif de focalisation attentionnelle lors de l’une de ses expositions, intitulée Cosmétique de l’indistinction«J’avais le sentiment que les gens venaient là pour pouvoir prendre un verre dans un décor éphémère. Et je voulais inhiber leur tentation narcissique et les obliger à se rendre disponibles.» Il avait appliqué sur son visage une “crème anti-narcissisme”, et incité les spectateurs et spectatrices à faire de même.

J’ai eu la chance pour ma part il y a huit ans de tomber par hasard au Moma à New York, sur une performance de l’artiste Marina Abramović, The Artist is Present. Incroyable expérience, dans laquelle l’artiste plonge ses yeux dans ceux d’inconnus et d’inconnues, suscitant par cette simple chose un voyage extraordinaire dans les recoins de l’âme, avec un outil aussi sobre que puissant (essayez donc de regarder n’importe lequel ou laquelle de vos amie dans les yeux, ne serait-ce qu’une minute pleine, et constatez…).