La quête de sens, aujourd’hui, prend des allures de ruée vers l’or. Nombreux sont ceux qui se lancent à la poursuite de ce graal universel, prétendu remède miracle à l’épidémie contemporaine de burn-out, bore-out et brown-out. S’agit-il d’un effet de mode, qui parcourt uniquement les populations de cadres supérieurs et bénéficie d’une attention disproportionnée ? Ou est-ce, au contraire, un signal généralisé de l’essoufflement d’un modèle managérial, voire d’un modèle de société qui aurait abusivement sacralisé le travail ?

Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays développés connurent une période prolongée de prospérité économique, les « Trente glorieuses » comme on les baptisa en France. Le progrès technique créait de l’emploi, entraînant dans son sillage une amélioration des conditions de vie sans précédent. Cela, sans doute, donnait-il au travail un sens assez évident : contribuer au progrès social.

Mai 68, où l’on scande qu’il faut « cesser de perdre sa vie à la gagner », peut être interprété comme la première expression d’une quête de sens des jeunes générations, contestant la société de consommation dans laquelle la France a basculé et le monde du travail qui les attend. La remise en question fut de courte de durée, et sans réels débouchés politiques. Quelques années plus tard, le choc pétrolier de 1973 marqua le début d’une phase de récession économique, dont on essaya de se sortir par l’emploi thérapeutique du libéralisme. C’est, semble-t-il, de cette époque qu’il faut dater la résurgence d’une interrogation sur le sens du travail, et son versant pathologique, le syndrome d’épuisement professionnel. Un syndrome décrit par des psychanalystes américains à la fin des années 1970, bien avant d’être popularisé par l’anglicisme « burn-out ». Comment en est-on arrivé là ?

une pile de dossiers sur un bureau
(source : imgbuddy.com)

Salariés en panne de sens

D’après une étude menée en 2017 par le cabinet Deloitte et Viadeo, 87 % des travailleurs accordent de l’importance au sens au travail. Ils sont même 54 % à considérer que cette quête de sens a guidé leur choix de métier. Oui, mais voilà : 56 % des sondés estiment que le sens du travail s’est dégradé. Le phénomène semble alarmant. Encore faut-il tenter de saisir la signification que chacun donne à cette quête de sens. S’agit-il d’une interrogation sur l’utilité sociale de son job – voire son éventuelle nuisibilité – ainsi que le laissent penser ceux qui proclament fièrement avoir « démissionné pour exercer un métier qui a du sens » ? Faut-il concevoir cette quête de sens comme le sommet de la pyramide de Maslow, transposée aux besoins professionnels ? Ainsi, une fois les besoins élémentaires couverts, apparaîtrait naturellement une recherche sur la finalité de l’emploi exercé…

« La mondialisation a eu pour effet de désincarner le propriétaire de l’entreprise »

L’étude Deloitte/Viadeo, curieusement, renonce à déterminer ce qu’est le sens au travail. Elle éclaire en revanche les conditions qui permettent à chacun de trouver, a minima, du sens à ce qu’il fait : apprendre de nouvelles choses, transmettre, relever un défi, résoudre des conflits, et être reconnu, remercié pour sa contribution à l’action de l’entreprise. L’étude, alors, accuse la frénésie qui s’est emparée de l’entreprise, où chaque instant doit être rendu productif, au détriment des respirations permettant à la pensée de se déployer pour, justement, donner du sens. Collectivement, et individuellement.

François Dupuy, sociologue des organisations, suggère une autre piste de réflexion, qui coïncide avec la chronologie évoquée plus haut : « La mondialisation a eu pour effet de désincarner le propriétaire de l’entreprise. Quand celle-ci est détenue par un fonds de pension américain ou japonais, sait-on encore vraiment pour qui et pour quoi on travaille ? »

Le travail lui-même a-t-il perdu de son sens ?

La mondialisation, pointée du doigt par François Dupuy, a également eu pour conséquence de complexifier les processus de production des biens et services, en les fragmentant, en les dispersant géographiquement. La taylorisation, après avoir réorganisé le travail manuel, a étendu son emprise aux tâches intellectuelles, conduisant à une bureaucratisation envahissante des organisations. La révolution numérique, amorcée à l’aube des années 1980 par l’informatisation, paracheva l’émiettement du sens au travail, virtualisant un nombre croissant d’opérations.

Dans ce contexte, où le travailleur est de plus en plus éloigné des centres de décision, avec une autonomie restreinte, chacun n’a plus qu’une vision très parcellaire du sens de son travail. Celui-ci n’est plus immédiatement accessible, comme c’est encore le cas pour un artisan.

Deux récents succès de librairie témoignent du phénomène de dégradation du sens au travail, y apportant des éclairages contradictoires. Le livre de l’anthropologue anarchiste David Graeber sur les Bullshit Jobs (Les Liens qui Libèrent, 2018) accuse la bureaucratisation des entreprises d’aliéner les travailleurs pour maintenir de l’emploi et, in fine, la stabilité du système capitaliste, alors que les avancées technologiques auraient dû conduire à une réduction drastique du temps de travail. « La classe dirigeante s’est rendu compte qu’une population heureuse et productive avec du temps libre était un danger mortel », avance Graeber pour justifier la prolifération de boulots inutiles. La comédie (in)humaine, l’ouvrage de l’économiste Nicolas Bouzou et de la philosophe Julia de Funès, tous deux se revendiquant libéraux, dresse un constat similaire sur l’invasion des « process » en entreprises et le travail absurde qui en découle.

Le management lui-même aurait renoncé à donner du sens au travail

Mais les auteurs, comme François Dupuy avant eux dans ses ouvrages Lost in management (Seuil, 2011) et La faillite de la pensée managériale (Seuil, 2015), désignent un autre coupable : le management. Ou plutôt ses égarements et « l’appauvrissement de la pensée managériale » pour reprendre les mots de François Dupuy. Préférant distraire les travailleurs avec des babyfoots et des promesses fantaisistes de bonheur au travail ou d’entreprise libérée, le management a renoncé à aider les travailleurs à appréhender la complexité croissante des organisations, et l’incertitude du contexte économique dans lequel elles évoluent. Bref, le management lui-même aurait renoncé à donner du sens au travail.

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Le sens, une ambition de classes privilégiées ?

La révolte des premiers de la classe (Arkhê, 2017), le livre-enquête du journaliste Jean-Laurent Cassely a mis en lumière les reconversions spectaculaires de « cadres et professions intellectuelles supérieures », convaincus d’être inutiles, sous-employés et menacés de déclassement, devenus boulangers, restaurateurs, pâtissiers, fromagers, bistrotiers ou brasseurs. Le phénomène, marginal d’un point de vue statistique, a bénéficié d’un formidable écho médiatique, contribuant à associer la recherche de sens à une lubie pour jeune diplômé de grandes écoles ou cadre sup en pleine crise existentielle. L’introspection professionnelle est-elle pour autant l’apanage de quelques privilégiés, qui ont les moyens de poursuivre leurs aspirations ?

Le passage à l’acte – démission, reconversion professionnelle… –, s’il reste plutôt rare, se heurte logiquement aux inégalités sociales : sauter dans l’inconnu est plus facile lorsque l’on dispose d’un capital financier, d’une formation et d’un réseau solides, qu’on pourra mobiliser pour créer son entreprise par exemple. Néanmoins, il est aujourd’hui possible d’être accompagné dans cette démarche introspective. La startup Switch Collective propose ainsi un bilan de compétences « nouvelle génération ». Soit un programme étalé sur trois semaines, intitulé « Fais le bilan, calmement », qui permet « d’enclencher son switch », c’est-à-dire d’inventer son propre parcours, pour « redonner du sens à son job ».

« Les nouvelles générations vivent la vie qu’ils désirent en dehors du travail »

François Dupuy, lui, ne croit pas à une vague massive de reconversions. Ni à une aspiration grandissante pour les organisations philanthropiques – du moins en dehors d’un contexte de plein emploi. En revanche, le sociologue constate que les jeunes générations, toutes classes socio-professionnelles confondues, semblent avoir intégré l’incapacité des entreprises à donner du sens au travail : « On a encouragé les baby-boomers à se réaliser dans le travail, ce qu’ils ont, globalement, réussi à faire. Aujourd’hui, les nouveaux entrants ont une pratique beaucoup plus instrumentale du travail : ils viennent y chercher les ressources, financières notamment, pour vivre la vie qu’ils désirent en dehors du travail, au sein de communautés qu’ils se choisissent. »

Ainsi, les jeunes générations recherchent deux choses en arrivant sur le marché du travail : « D’abord, une entreprise connue qui permet de parfaire sa formation initiale et d’en multiplier la valeur. Ensuite, une organisation qui les laisse libres d’exprimer leurs talents. C’est ce qui explique le fantasme de la start-up, qui incarne ce type d’organisation où la bureaucratie est inexistante. » Sauf que les start-up ne peuvent pas embaucher tout le monde. Il y a donc un regain d’intérêt pour les petites entreprises… où la question du sens ne se pose pas. Un paradoxe que relève François Gueuze, consultant expert des RH et Directeur Scientifique du HRFiabLab Europe : « La recherche de sens au travail est largement partagée au niveau individuel, qu’elle soit exprimée ou non. Ceci dit, la question, dans sa dimension collective, est réservée aux entreprises riches et bien portantes. Elle n’occupe pas l’esprit d’un patron de PME ! »

Quelles solutions pour fabriquer du sens ?

Pour venir à bout de cette crise du sens, François Gueuze milite pour la revalorisation du management de proximité : « Les dernières modes managériales ont sévèrement discrédité l’encadrement intermédiaire, vidant de leur sens le travail des managers. Or, qui sont les porteurs du sens, au quotidien ? Les managers de proximité, que l’on cantonne aujourd’hui à réciter des éléments de langage sur la stratégie de l’entreprise et à réaliser des évaluations. »

Par ailleurs, François Dupuy est persuadé qu’il faut sortir du mode managérial dominant qui, malgré les discours marketing des marques employeur, est encore essentiellement fondé sur le contrôle, la « non-confiance ». « Il faut restaurer l’autonomie des travailleurs, réinstaurer la confiance, accorder des marges de manœuvre, pour que les travailleurs puissent se réapproprier le sens de leur travail ». Bref, faire reculer la bureaucratisation et les process, revenir à plus de simplicité dans les modes de relation au travail.

La novlangue boursoufflée de l’entreprise, qui masque souvent une paresse intellectuelle nuisible à la quête de sens

Sans doute la dégradation du sens au travail appelle-t-elle également une réponse plus politique. L’instrumentalisation de la « valeur travail », la valorisation du travail pour lui-même, comme moteur exclusif de l’épanouissement, à une époque où les technologies rendent la déconnexion difficile, conduit à un surinvestissement nocif du travail, qui élève les attentes en termes de sens de façon disproportionnée.

Enfin, parce que le langage est le véhicule du sens, François Gueuze appelle à en finir avec la novlangue boursoufflée de l’entreprise, qui masque souvent une paresse intellectuelle nuisible à la quête de sens des salariés. Un vrai challenge. Surtout quand on sait que s’est ouvert récemment une chaire de Purposeful Leadership à HEC. Après le happy washing, il va donc falloir se méfier du purpose washing.