Si, à l’âge adulte, seules les amoureuses et amoureux se donnent la main en public, c’est aussi parce que le toucher est culturel.

Tapez «couple» dans le moteur de recherche d’une banque d’images et apparaîtra dans les premiers résultats une photo d’un homme et d’une femme se tenant par la main (je l’ai fait sur Getty et ça n’a pas loupé; idem sur Flickr). Tout un symbole: on associe de manière quasi automatique cette attitude corporelle à l’amour romantique. Au point que, lorsque l’on est lesbienne ou gay, on ne donne pas la main à sa ou son partenaire partout, de peur de se faire agresser, tant verbalement que physiquement. Or, si les amoureuses et amoureux se prennent par la main ou aimeraient bien pouvoir le faire sans y penser ni risquer de se faire insulter ou brutaliser, c’est parce que ce geste a quelque chose d’intime(ment social et corporel).

Une des raisons à cette tactilité est physiologique. Nombreuses sont les études scientifiques à avoir démontré que se tenir la main contribuait au bien-être, question de sensibilité nerveuse, au sens propre. Logique, expliquait en 2013 le physiologiste et professeur de biologie Bradley Rabquer au journal étudiant Albion Pleiad«En raison des terminaisons nerveuses supplémentaires qui s’y trouvent, nos mains possèdent un plus grand sens du toucher».

Comme le formulait au HuffPost américain en 2016 la professeure Tiffany Field, directrice du Touch Research Institute«lorsque quelqu’un vous tient la main, il ou elle stimule des récepteurs de pression qui déclenchent ce que l’on appelle l’activité vagale. Quand une pression tactile a lieu, le rythme cardiaque diminue, la pression sanguine diminue, et vous êtes relaxé». Sans compter que, «quand les gens entrelacent leurs doigts, la stimulation sensorielle est plus importante que lorsqu’ils se tiennent la main de manière classique».

Décontraction affective

Sauf que cette relaxation n’a pas uniquement une origine somatique. Elle varie suivant les liens d’attachement entre les personnes se tenant la main. C’est ce qu’avait mis en évidence une étude parue en 2006 dans la revue Psychological Science. L’expérience consistait à soumettre des femmes à des décharges électriques au niveau de la cheville et à leur indiquer au préalable, par un signal visuel, lorsque le choc électrique avait 20% de risque de se réaliser. Certaines femmes tenaient la main de leur mari, d’autres celle d’un inconnu, d’autres encore étaient seules.

Les résultats étaient concluants: ils indiquaient «une diminution systématique des réponses nerveuses émotionnelles et comportementales à une menace lorsque les femmes tenaient la main de leur mari», encore plus flagrante lorsque la relation conjugale était de qualité et, quoi qu’il en soit, bien plus importante que lorsqu’elles avaient donné la main à quelqu’un qui leur était étranger. Preuve que la diminution du stress n’est pas imputable à la seule distraction provoquée par le toucher mais qu’elle dépend aussi de la familiarité sentimentale entre les individus.

Interaction empathique

«On s’aperçoit que plein de phénomènes, comme la perception de la douleur, sont aussi modulés par les interactions sociales», relève Guillaume Dumas, chercheur au département de neurosciences de l’Institut Pasteur. Il a participé à une autre expérimentation, dont les conclusions ont été publiées début 2018 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America («Comptes-rendus de l’Académie nationale des sciences des États-Unis d’Amérique»), dite aussi «PNAS».

Au menu: un stimulus douloureux (ou non), des couples qui se tiennent par la main (ou non) et un enregistrement de leurs ondes cérébrales. En résumé: le contact physique conduit à une synchronisation des cerveaux des membres du couple, laquelle est corrélée à un effet analgésique en situation douloureuse, qui «était d’autant plus important que le partenaire en soutien avait bien évalué la douleur et était en empathie avec l’autre», poursuit le neuroscientifique.

Si les couples se tiennent par la main, ce serait donc parce que ça leur fait du bien pour des raisons purement organiques mais aussi psychologiques. «Le fait de sentir que l’on est compris a un effet positif», explicite Guillaume Dumas. Le toucher est en effet «un sens intime» qui permet une«interaction émotionnelle». Comme le rappelait le professeur de psychologie Jim Coan à l’Albion Pleiad«les êtres humains se tiennent la main pour de multiples raisons mais la principale est de communiquer son affection, sa disponibilité et sa loyauté».

Sans toucher, il est moins facile de faire passer ses émotions et son soutien moral. «La simple présence du partenaire semble être insuffisante pour réduire la douleur», peut-on ainsi lire au sujet de l’expérience dans PNAS. Peut-être aussi parce que le toucher est vecteur de souvenirs: le geste, en soi agréable, peut aussi faire revivre des moments apaisants déjà vécus.

Alliance culturelle

Reste encore à savoir pourquoi ce geste, associé à l’alliance, est devenu une habitude principalement conjugale. Trouverait-on la réponse dans l’expression «demander la main» pour demander en mariage? Comme le raconte le professeur émérite d’histoire à l’Université catholique de Louvain (UCL) Paul Servais, «cette expression remonte à l’époque romaine, où le prétendant demandait “la main”, c’est-à-dire l’autorité, sur sa future épouse». On parlait en droit romain de mariage cum manu, le citoyen prenant sous sa main sa nouvelle épouse et ayant entièrement la main sur elle et ses possessions. De cette main-là, on chercherait plutôt à se libérer.

Difficile de démêler les origines de l’association de ce geste à l’alliance conjugale. Ce qui est sûr, c’est qu’il existe depuis des siècles –des squelettes d’un couple italien ayant vécu entre le VIe et le Ve siècles avant J.-C. ainsi que d’un couple de l’Angleterre médiévale du XIVe siècle ont ainsi été retrouvés main dans la main. Et qu’il est pérenne. La directrice de recherches au CNRS Dominique Memmi, autrice de l’ouvrage La revanche de la chair, fait référence au processus d’individuation, théorie élaborée par Norbert Elias «qui désigne l’accélération de la tendance historique à se penser comme un individu isolable du monde social».

Elle remarque que «si, il a tendu au milieu du XXe siècle à se concentrer curieusement avant tout sur le corps –dans certains domaines, on ne touche plus guère l’autre (comme en médecine, où, lorsque l’on enfile des gants, ce n’est souvent pas pour des raisons d’hygiène)–, dans les relations affectives, qu’elles soient conjugales, familiales ou amicales, ce n’est pas le cas: le processus d’individuation semble peu s’appliquer». Marcher dans la rue à deux d’un même pas en se tenant la main, c’est vouloir signifier que l’on ne fait qu’un seul corps, qu’un seul individu.

Intimité sociale

Si ce geste perdure, c’est probablement parce qu’il a pris au cours du temps un sens éminemment social. «Nous régulons nos relations avec les autres au travers du rapport au corps. Nous sommes dans des sociétés où n’importe qui ne peut pas toucher n’importe qui n’importe comment parce que le toucher est associé à l’intimité», complète la sociologue Laura Merla, membre du Centre interdisciplinaire de recherche sur les familles et les sexualités (Cirfase), à l’Université catholique de LouvainSe tenir la main est d’autant plus intime que ce toucher est durable et continu, à la différence du «check», du «high five» ou de la bise.

Certes, en Afrique, comme le rapportait cette tribune parue dans le Mail & Guardian, se tenir la main entre adultes est un signe d’amitié et non d’amour conjugal. «Là-bas, au Kenya, il se promenait souvent main dans la main avec ses copains, et ici en Irlande il l’avait fait, une fois, en rentrant à la maison en compagnie d’Emmet après avoir bu quelques coups dans le village de Saggart. Il avait oublié où et avec qui il était», lit-on dans le roman L’Herbe maudite, d’Anne Enright.

Marqueur démonstratif

Mais la main dans la main reste réservée là aussi aux gens de confiance. Ce geste intime présente également un avantage non négligeable en société, qui peut expliquer pourquoi dans certaines cultures ce sont les couples qui en ont le monopole. «Le contact de main à main est moins sexualisé que le baiser sur la bouche puisque, la main, on l’utilise aussi pour dire bonjour», détaille Laura Merla.

Résultat: se donner la main permet d’«afficher que l’on a une relation intime sans imposer son intimité ni amener sa relation sexualisée devant les autres». En somme, en se tenant la main, «on marque que l’on est en couple» et que l’on a des relations sexuelles sans pour autant s’exhiber. C’est également ce que notait le sociologue Dalton Conley dans un article du New York Times de 2006: «Il s’agit moins de sexe que d’une démonstration publique de conjugalité».

Dans ce même article, Rachel Peters, une étudiante de 22 ans, faisait part d’une perception semblable: «Se tenir la main est quelque chose que les gens font une fois qu’ils se sont confirmé qu’ils sont un couple». Même vision des choses chez son camarade Drew Fitherbert, 21 ans: «Cela montre un engagement non seulement vis-à-vis de vous et de votre partenaire mais de tout le monde». Et c’est bien pour cela que les couples ne le font pas tout le temps. «La question, c’est: “Devant qui traduit-on par un geste la relation conjugale? Quel degré d’intimité accepte-t-on d’afficher?” Suivant le contexte, familial, amical, professionnel, en vacances, il peut y avoir des variations», synthétise Dominique Memmi.

Il s’agit de savoir «dans quel espace l’identité de couple peut être mise en avant sans souci», appuie Laura Merla donnant l’exemple d’un couple qui travaille ensemble et pour qui «l’identité professionnelle doit prendre le dessus». Signe que, au fond, se tenir la main, c’est aussi tenir tout un discours. Et qu’il y a des moments où l’on préfère garder les mains dans les poches.